
Quand Huguette Mille nous parle de sa crémerie, c’est de sa vie toute entière dont elle nous parle. En 1933, Louis et Joséphine Mille, originaire du plateau d’Amancey, voient naître au premier étage de leur crémerie leur second enfant, Huguette. Son avenir est déjà tout tracé, elle sera crémière, c’est elle qui reprendra l’affaire familiale. Pourtant Huguette se voyait bien artiste, chirurgienne, professeur des écoles ou aviatrice, mais on ne lui a pas vraiment donné le choix. C’était la seule fille de la fratrie, entourée de deux frères, elle se devait de suivre le choix de ses parents et de les aider. «J’aurais dû oser dire non» nous confie-t-elle aujourd’hui “mais à l’époque refuser de travailler dans l’affaire que ses parents avaient montée aurait été un crime”. Le plus grand regret de sa vie c’est de ne pas l’avoir réussie. A travers le livre “Rue Battant, Mémoires d’Huguette Mille, crémière dans le vieux Besançon” les lecteurs découvrent ou redécouvrent sa vie “on a l’impression d’être dans ton magasin” lui font part ses amis. Les détails sont si précis, si vivants. Depuis plus de cinquante ans, elle conserve des coupures de journaux, des photos et des cartes postales sur Battant. Elle a toujours voulu écrire un livre mais ne voulait pas le faire seule. C’est de Constance Rameaux, journaliste indépendante qu’elle s’est entourée pour livrer, ses joies, ses peines, les années de guerre, ses souvenirs de riveraine mais aussi de commerçante. Elle a su l’écouter, la comprendre pour reproduire fidèlement ses états d’âmes.
Du jour de sa naissance, au jour de sa retraite en 1986, elle a vécu au 49 rue Battant. Dès l’âge de quatorze ans elle a commencé à travailler dans la crémerie familiale. Avant, comme toutes les filles de son âge, elle a suivi les cours d’école. Des générations, elle en a vu défiler, elle a servi toutes les tranches d’âge et toutes les catégories professionnelles du quartier. Un éclectisme qui l’a nourri et qui lui rend aujoud’hui le sourire. “Finalement heureusement que j’ai eu cette crémerie” nous fait-elle remarquer. “C’était dynamique, la rue était pleine de commerces, on voyait tout le temps du monde et les années se sont succédées comme ça”.
Aujourd’hui, son quartier natif, si cher à son cœur, elle en parle comme si elle y était encore. D’anecdotes en anecdotes, elle nous plonge aussi au coeur du Battant de l’époque. Elle y a vécu tellement de choses.
Rongée par la concurrence des grandes surfaces, c’est avec regret qu’elle a dû mettre la clé sous la porte en 1986 et rejoindre Amancey, le village des vacances de son enfance. Le bruit, l’ambiance de la rue Battant lui manque même si le quartier n’a plus le même visage. “Aujourd’hui c’est une rue sale, où il n’y a plus de petits commerces, où les gens ne se parlent plus lorsqu’ils se croisent”. Une fois par semaine, elle remonte la rue et rend visite aux anciens commerçants pour partager ensemble les souvenirs. Au 49 de la rue, c’est un service de restauration rapide de kebab qui s’est installé. C’est avec émotion qu’elle nous raconte sa rencontre avec les nouveaux propriétaires. La page de la crémerie Mille est désormais tournée. Malgré tout c’est dans cette artère populaire bisontine qu’Huguette Mille souhaite revenir vivre un jour.
Emilie Cusenier



