Quand le bois fait illusion

C’est en toute simplicité que nous avons eu l’occasion de poser quelques questions à un des plus grands marqueteurs de notre époque installé à Amancey

Quelles sont les différentes étapes de conception d’un objet de marqueterie ?
C’est d’abord choisir un sujet en fonction de ses envies, de la palette des bois dont on dispose et de ses qualités manuelles. C’est une alchimie à trouver entre le sujet qui va plaire au client et le fait de pouvoir l’adapter à la marqueterie. C’est-à-dire qu’il faut pouvoir scier, dessiner, ombrer les pièces et les monter avec toute la rigueur nécessaire pour essayer d’offrir à l’objet la meilleure facture possible. C’est une sorte d’équilibre entre le savoir, les envies et l’esthétique.

Au niveau plus technique, comment procédez-vous pour réaliser une œuvre de marqueterie ?
On part du document initial qui peut être par exemple une photographie. A partir de cette image on réalise sur un calque ce qu’on appelle le dessin au trait : c’est le dessin qui détermine le contour de chaque pièce qui composera le tableau final. Le trait du dessin est fin : 0,13mm. C’est important parce que ce trait va être coupé en deux avec une scie. Plusieurs tirages de ce dessin sont faits. Chaque petite pièce de papier, représentant une future pièce de la marqueterie, va être collée sur un paquet de placage (le placage étant une superposition de feuilles de bois très minces). Le choix du bois dépend de sa texture, sa couleur et ses fibres. Un peintre dispose d’une palette de peintures tandis que le marqueteur a à sa disposition une  » cave de placage « . Chaque pièce va être sciée élément par élément, en prenant la moitie du trait sur la pièce et l’autre moitié sur sa contrepartie. Tous les morceaux ainsi découpés sont positionnés  » par quartier  » dans des bacs ; chaque quartier correspondant à un fragment de l’œuvre.

A cette étape, on peut ombrer le bois, c’est-à-dire le chauffer pour lui donner du relief, du volume, pour donner un peu de douceur à la marqueterie. Ce procédé permet un peu plus de réalisme, amène de la lumière et donne une sorte d’unité au tableau. La dernière phase du travail, qui comprend elle-même plusieurs étapes, consiste en l’assemblage de toutes les pièces. Quant à la phase de finition, elle nécessite beaucoup de rigueur parce qu’elle peut aussi bien mettre en valeur le travail que le détruire.

Refusant la facilité au profit d’un esprit de vérité, la persévérance et l’application de Jérôme Boutteçon lui permettent aujourd’hui de vivre de son métier, mais également de parcourir le monde à la rencontre de ses clients. En 1994, il remporte le concours national de meilleur ouvrier de France (qui lui valut le seul 20/20 de l’histoire de ce concours) avec une oeuvre intitulée « l’Homme et la machine ». Ce tableau de 60cm de hauteur sur 48 cm de largeur représente 1120 heures de travail, soit….7000 pièces agencées ! Ces chiffres vertigineux nous ramènent à l’aspect hyper minutieux du métier de marqueteur. Décrivant un travail en cours (un fond de cadran de montre pour Cartier) Jérôme précise, amusé, que la plupart de ses réalisations actuelles se situe dans la « nano-marqueterie »! Aujourd’hui employé d’une entreprise suisse, il met principalement ses compétences au service de l’horlogerie de luxe et de la marque de cigares Davidoff .
Mais au delà d’un savoir-faire irréprochable, Jérôme poursuit une véritable quête artistique. A la recherche d’une forme de figuration hyper réaliste, sa démarche consiste à amener le bois au niveau de réalisme de la peinture voire … de la photographie ! Cet univers de connaissance, de valeurs, de tradition pourrait-il se nommer passion ? Avec certitude et détermination, il affirme que la marqueterie n’est pas sa passion. Son regard rieur et un brin d’émotion dans la voix, il dit: « Ce qui me passionne avant tout, ce sont les pierres ! » Etonnante rencontre à l’atelier de marqueterie d’art d’Amancey !

Laura Franco