Madeleine Perrin, l’énergie d’une vie
À 93 ans, Madeleine Perrin est l’une des grandes figures du monde agricole : une femme de caractère, profondément attachée à son territoire, qui a marqué durablement le monde rural et l’histoire de la fromagerie Jean Perrin.

Née dans la famille Vermot, en plein Haut-Doubs, Madeleine grandit à la ferme Laval-le-Prieuré. Aînée d’une fratrie de onze enfants, elle apprend très tôt à observer, à aider, à prendre sa part. « Dans une ferme, on regarde, on écoute, on comprend vite » raconte-t-elle. Ce sens du réel et de la responsabilité ne la quittera jamais.
Parce que « Les bouches étaient nombreuses à nourrir », elle devient femme de chambre chez la famille Peugeot, à Seloncourt. C’est à cette période que son futur mari, Jean Perrin, revient d’Algérie, en 1957 et ses parents l’inscrivent alors à l’École de laiterie de Mamirolle. Après une première expérience dans l’industrie, il rejoint en 1958 la coopérative de Cléron, où Madeleine travaille déjà à ses côtés. Très vite, le couple nourrit une ambition commune : maîtriser la transformation et la commercialisation de leur production. En 1965, ils installent leur propre fromagerie à Bonnevaux-le-Prieuré. « On n’avait pas assez de lait pour faire du Comté, alors on a décidé de relancer le Morbier », se souvient Madeleine. Le pari est audacieux, le succès immédiat. Rapidement à l’étroit, ils s’implantent dans la zone artisanale de Cléron, alors en plein développement.
En 1977, la disparition brutale de Jean est un bouleversement. Madeleine se retrouve seule, mère de quatre enfants, et à la tête de l’entreprise. Dans un milieu agricole
encore très masculin, elle n’avait pas le temps d’hésiter, il fallait y aller, d’autant qu’elle se sentait entourée par les salariés, « on était comme une grande famille », confie-t-elle. Elle s’impose par son sérieux, sa franchise et son humanité.
Elle reprend en main la commercialisation, un domaine qu’elle ne connaissait pas. Pendant des années, elle sillonne la France pour aller à la rencontre de la grande distribution :
« Je faisais 60 000 kilomètres par an pour vendre nos fromages. Pour éviter le chagrin, je me battais comme un lion. »
Aux côtés de ses deux garçons, dirigeants de l’entreprise, l’entreprise innove, crée de nouveaux produits, dont L’Edel de Cléron. « Il partait en palettes à Rungis. Personne n’en voulait, puis les États-Unis ont découvert le produit et nous ont fait investir » précise Madeleine, la fromagerie grandit, se modernise, s’adapte aux contraintes sanitaires et environnementales toujours plus nombreuses, tout en restant fidèle à ses racines. Dans les années 2000, le restaurant-musée du Hameau du Fromage voit le jour, vitrine du savoir-faire de l’entreprise devenu aussi un site touristique incontournable.
Même si Madeleine a pris sa retraite depuis plusieurs années déjà, elle garde toujours les chiffres en tête : les 190 à 250 salariés embauchés en haute saison, la production de 2 300 tonnes de Morbier, 2 500 tonnes de raclette, 350 tonnes de pâtes molles, 320 tonnes de Comté fabriquées à Montmahoux, une fierté.
Son engagement va bien au-delà de son statut de dirigeante, Madeleine Perrin a joué un rôle actif dans la vie locale, en présidant l’Association de Promotion du Canton d’Amancey et Villages FM, la radio locale, pendant près de dix-sept ans. Deux engagements menés avec la même conviction : faire vivre le territoire et ses habitants.
Aujourd’hui encore, à 93 ans, elle reste étonnamment active. Toujours au volant, elle assiste aux manifestations locales, suit de près l’actualité, notamment la politique et garde un œil attentif sur l’entreprise familiale. Discrètement, elle s’informe, questionne et veille, fidèle à cette curiosité et à ce sens des responsabilités qui l’ont toujours animée.
Madeleine Perrin appartient à ces grandes dames discrètes qui ont façonné leur territoire par le travail, la constance et l’attention aux autres. Une femme debout, dont le parcours continue d’inspirer le respect.
Sophie GARNIER



