À la Maison des Délices, une nouvelle journée de travail commence pour les filles de joie. Mais en ce soir de mai 1821 un « client » pas comme les autres va leur rendre visite : un philosophe à l’allure androgyne qui dit s’appeler Auguste Comte. C’est La Caro qui l’accueille, et si elle le regrette un peu au début, elle n’oubliera jamais cette soirée.
À ses yeux, le philosophe est d’abord un drôle d’être qui pâme lorsqu’elle s’approche un peu trop près. Lui proposant une initiation à la philosophie, il devient celui qui la divertit.
Il l’a payée sans qu’elle ait eu besoin detravailler : poliment, elle l’écoute. Puis attentivement. Elle prend même sa place et l’imite. Elle sent cependant qu’il n’est pas un homme comme les autres, et comprend. Plus tard, elle fera comme « lui ».
Représentation le :
– Samedi 10 mai à Besançon, Maison de quartier Rosemont – Saint Ferjeux. Participation financière libre, contact : 06 28 27 22 71.
Mais qui est donc Auguste Comte?
Auguste Comte est un philosophe français du XIXe siècle, fondateur du positivisme, une philosophie qui, après la Révolution Française, l’épisode de la Terreur et les instabilités politiques qui semblent gouverner le début du XIXe siècle, s’est donnée pour ambition de changer le monde. Confiant dans les sciences, il s’inspire d’elles pour renouveler la méthode philosophique, crée la sociologie, croit aux progrès de l’industrie et à l’éducation pour améliorer les conditions sociales, invente enfin une nouvelle religion pour ne jamais oublier de faire prévaloir le cœur sur l’esprit.
Né à Montpellier en 1798 (an VI), Le Comtou comme ses parents le surnomment, réussit, très jeune, à gagner Paris et l’école Polytechnique. Élève insoumis, il est congédié ainsi que toute sa promotion. Il trouve un emploi de secrétaire auprès de Saint-Simon mais supporte mal que ce dernier publie sous son nom des ouvrages qu’ils écrivent en collaboration. Il le quitte et travaille au développement de ses propres idées. Il formule deux lois restées célèbres : la loi des trois états (selon laquelle l’esprit renonce progressivement à la quête théologique ou métaphysique des causes ultimes) et la loi de classification encyclopédique (qui définit les domaines de connaissance du plus abstrait, général, simple et éloigné de l’homme, au plus concret, particulier, complexe et proche de l’homme : mathématiques, astronomie, physique, chimie, biologie, et sociologie).
La légende voudrait qu’en 1821, dans les allées du Palais Royal, il ait rencontré une prostituée, Caroline Massin, dite La Caro. Il lui aurait donné des cours de mathématiques pour l’aider à devenir libraire et l’aurait épousée quatre ans plus tard pour la sortir définitivement de sa condition et effacer son nom des registres de prostitution. Après dix-sept ans d’une vie commune souvent orageuse, marquée par l’alternance entre la folie et la mélancolie d’Auguste Comte, ils se sont séparés ; il n’est sans doute pas aisé de vivre avec un génie.
Mais une nouvelle femme changea la vie d’Auguste Comte : la sœur d’un de ses élèves, Clotilde de Vaux, dont il tomba tout de suite éperdument amoureux. Cette dernière, mariée à un escroc en fuite (le divorce n’existait pas) refusait l’idée d’une relation illégitime. Elle contraignit Auguste Comte à renoncer à l’amour charnel ; décédée moins d’un an après leur rencontre, elle est devenue sa muse, son égérie. Il lui a dédié sa religion de l’Humanité. C’est entouré de sa servante et de son médecin qu’il meurt en 1857.
Auguste Comte a souvent dit que sa vie était un roman, et n’a pas hésité lui-même à la romancer, nous autorisant par là toute liberté, pourvu qu’on veuille bien montrer l’actualité de sa pensée. Loin de militer pour la mémoire d’un philosophe peu connu et trop souvent décrié, Pour l’Amour de Toi se veut une invitation à la philosophie, très librement inspirée de la vie et des œuvres d’un penseur de notre temps.
Extraits de textes :
Auguste Comte donnait tous les dimanches un cours d’astronomie populaire, qui remportait un vif succès auprès des ouvriers ; le texte qui suit est extrait du Discours sur l’esprit positif, qui servait d’introduction générale à ce cours d’astronomie :
« Il n’a pas pu exister jusqu’ici une politique spécialement populaire, et la nouvelle philosophie peut seule la constituer. […] Tout esprit méditatif doit comprendre enfin l’importance que présente aujourd’hui une sage vulgarisation systématique des études positives, essentiellement destinée aux prolétaires, afin d’y préparer une saine doctrine sociale. […] Pour chaque rapide initiation individuelle, comme pour la lente initiation collective, il restera toujours indispensable que l’esprit positif, développant son régime à mesure qu’il agrandit son domaine, s’élève peu à peu de l’état mathématique initial à l’état sociologique final, en parcourant successivement les quatre degrés intermédiaires, astronomique, physique, chimique et biologique. »
Auguste Comte et son épouse, Caroline, se sont beaucoup écrit. Voici l’une des lettres de Caroline, elle date d’après leur séparation :
«Paris, 17 janvier 1850,
Je vous ai toujours été bien dévouée mais je n’étais point soumise. Moins de dévouement réel, plus de soumission, et les choses auraient mieux été entre nous. Que de fois vous avez eu raison au fond, mais vous me demandiez de céder au nom de votre autorité, et je me dressais devant vous quand j’aurais dû me soumettre. Soumise quand même, voilà ce que je n’ai pas su être. Mais je vous ai aimé quand même, vous le voyez bien.
L’an prochain il y aura 30 ans que nous nous connaissons ! Vous avoir rencontré, voilà mon bonheur ; vous avoir apprécié, voilà mon mérite (j’étais pourtant bien jeune). Savoir choisir un homme c’est quelque chose, mais je n’ai pas su le garder…
Et pourtant j’étais bien intentionnée. Vous m’avez fait beaucoup de reproches qui n’étaient point fondés, mais que j’expliquais par des circonstances malheureuses. Il y en a un que je n’ai jamais compris, celui de ne pas vous apprécier. Je vous admire autant que les autres et je vous aime plus parce que je vous connais mieux. Il y a tant de choses sympathiques entre nous, j’ai pu le vérifier à votre cours. Aussi ce cours est-il l’un des événements les plus heureux de ma vie. Il y a bien des années ; j’ai essayé en vain de suivre votre cours d’astronomie. Je ne comprenais réellement pas. Vous ne vouliez pas le croire et vous m’avez reproché de manquer de suite. Je manquais d’un peu de géométrie et d’algèbre (et d’une tête assez forte pour y suppléer) ; suivre sans comprendre eût été de la flatterie et de la plus sotte. J’ai été si heureuse l’an dernier de pouvoir réparer cela.
Caroline Comte.
Auguste Comte est perdu quand s’éteint son deuxième amour, Clotilde de Vaux ; il jure de lui rendre hommage dans ses travaux à venir, et dédicace ainsi son Système de Politique Positive :
« A la sainte mémoire de mon éternelle amie,
Mme Clotilde de Vaux (née Marie)
Morte sous mes yeux le 5 avril 1846,
au commencement de sa trente-deuxième année !
Reconnaissance, regrets, résignation.
[…] A toi seule, ma Clotilde, j’ai dû ainsi, pendant une année sans pareille, l’expansion tardive mais décisive des plus doux sentiments humains.
[…]Depuis six mois, ta précieuse influence n’a pas cessé de faciliter les nouveaux progrès accomplis au milieu des larmes. Sagement cultivée, elle continuera, je le sens, d’épurer et d’animer mes principales conceptions.
[…] Adieu, mon immuable compagne. Adieu, ma sainte Clotilde, toi qui me tenais lieu à la fois d’épouse, de sœur et de fille ! Adieu mon élève chérie et ma digne collègue ! Ton angélique inspiration dominera tout le reste de ma vie, tant publique que privée, pour présider à mon inépuisable perfectionnement, en épurant mes sentiments, agrandissant mes pensées, et ennoblissant ma conduite. Puisse cette solennelle assimilation à l’ensemble de mon existence révéler dignement ta supériorité méconnue ! Ton salutaire ascendant ne peut plus être apprécié qu’en me disposant toujours à mieux remplir ma grande mission. Comme principale récompense personnelle des nobles travaux qui me restent à accomplir sous ta puissante invocation, j’obtiendrai peut-être que ton nom devienne enfin inséparable du mien dans les plus lointains souvenirs de l’humanité reconnaissante.
Auguste Comte. »
Note d’intention :
Que la philosophie soit autre chose qu’un souvenir de classe de Terminale, un personnage avec la tête dans les nuages, une abstraction incompréhensible. Qu’elle devienne vivante, que les livres parlent, que les idées prennent corps. Le théâtre est peut-être le lieu de cette résurrection, du moins c’est ainsi que nous essayons de le concevoir. Un essai, une expérimentation, rien de plus.
La philosophie d’Auguste Comte fournit une trame, mi-intrigue, mi-problématique : les sciences s’engendrent les unes les autres dans un ordre défini par la loi dite encyclopédique : mathématiques, astronomie, physique, chimie, biologie et sociologie. Et sa vie offre de la matière pour créer de beaux personnages et raconter une histoire. Le plus difficile est de mêler les deux, de réussir à faire de la philosophie sans la caricaturer, et sans, à l’inverse, en faire un cours ; bref, de divertir tout en laissant place à l’imaginaire des acteurs, et des spectateurs.
Une pointe de réalisme pour suggérer les temps et les lieux, quelques anachronismes, et la philosophie d’Auguste Comte devient voyage poético-burlesque au pays des sciences. Voyage qui ne prend cependant sens que par la destinée des trois femmes qui l’accomplissent : Augustine qui se bat pour une cause qu’elle a vaincue, Clotilde qui en est morte, et Caroline qui saura la vaincre à son tour. Si Auguste Comte ambitionnait de refaire le monde, ces trois-là désirent seulement partager un moment de vie, tragique mais plein d’espoir, intime mais drôle.
Auguste Comte n’est pas celui qu’il prétend. Il s’appelle en réalité Augustine, et est une ancienne prostituée, La Comtou. Lorsque sa collègue et amie, Clotilde, dite La Clo, est décédée, elle s’est jurée de ne pas continuer. Pour sortir, elle a suivi le premier venu : Claude Henri de Rouvroy, Comte de Saint-Simon, dont elle est devenue la secrétaire. Protection (crainte de la censure) ou volonté de domination, il refusait qu’elle signe de son nom ses propres textes ; elle l’a quitté pour travailler au développement des idées qu’il lui a suggérées, mais sans pouvoir toutefois oublier son passé. Le souvenir de Clotilde l’accompagne et, grâce à elle, sa philosophie devient théâtre.
L’association :
Elle est née par hasard à l’occasion d’un colloque de philosophie consacré à Socrate quand un professeur a voulu révolutionner l’atmosphère de ce genre de manifestation en demandant à ses étudiants de mettre en scène la comédie de Théodore de Banville, Socrate et sa femme (« Socrate vie privée/ vie publique », 15 et 16 mai 2008 / sous la direction de Monsieur Arnaud Macé). Ce qui au départ n’était qu’un jeu, au sens propre comme au figuré, a permis de faire de la philosophie autrement et a suscité l’envie de s’aventurer sur des passerelles à créer, entre théâtre et philosophie.
Plusieurs projets ont vu le jour : Les Tréteaux de Socrate, d’après Platon (2009) ; Les FiloFolie’s, cabaret (2010) ; À corps et à raison, avec les élèves du lycée Xavier Marmier de Pontarlier, et leurs professeurs (2012) ; Harmonie : Libérez votre fantaisie ! d’après l’utopie de Charles Fourier, avec des bénévoles du Téléthon de Franois/Serre-les-Sapins (2012). Des étudiants sont partis, d’autres sont restés qui terminent maintenant leur cursus, d’autres encore travaillent et de nouvelles personnes nous ont rejoints.
Distribution :
August(in)e Comte : Natacha Gentile
Caroline Massin (La Caro) : Fanny Journot, Apolline
Clotilde de Vaux (La Fée Clotilde) : Fanny Journot
Madame Hortense, mère maquerelle : Véronique Gentile
Eugénie, sa fidèle assistante : Dominique Clidière
Adaptation et mise en scène : Magalie Journot
Décors : Yves Journot
Régie : Yves Journot, Quentin Tremblay
Partenaires :
Merci à l’Université de Franche-Comté et au Crous de Besançon qui ont subventionné ce spectacle.
Merci à Claus Jaumann (Carrière Jaumann, Sancey-le-Long) de nous prêter toujours son utilitaire.
Merci à Brigitte Moudat (Ma Couturière, Besançon) pour ses précieux cours.
Et merci à l’association La Maison d’Auguste Comte (Paris) pour ses conseils et encouragements.
Renseignements : Cie Xanthippe Et Ses Amis : 06 28 27 22 71
ou www.xanthippe-sesamis.fr



