«Le Doubs est pour moi plus une idée qu’un paysage»

GILLES FUMEY, est Géographe, il est originaire du village de Déservillers. Il en parle dans un article à lire dans LIBERATION du 16 août, extrait...

Les amis du Mirabeau révolutionnaire, qui effacèrent la Franche-Comté de la carte en 1790, baptisent d’un nom de rivière le nord de la montagne jurassienne adossée à la Suisse : ce sera le «Doubs». Dans l’agencement du territoire français, ces trois marches d’escalier entre Saône et Suisse me semblent être passées par pertes et profits. Peut-être parce que le Jura n’est finalement qu’un balcon duquel je pouvais, enfant, me délecter du mont Blanc ? Ou parce que les canyons ciés par la Loue e t le Lison dans les tables calcaires des plateaux d’Ornans et d’Amancey paraissaient moins spectaculaires que ceux du Tarn et du Verdon toujours cités dans les livres de géographie ? Ce qu’on appelle «Doubs» que Raymond Depardon et Jean-Christophe Bailly ont arpenté, c’est donc moins un bassin-versant qu’un quadrilatère de hautes terres encadré par une vallée où la rivière maîtresse est siphonnée par la Loue. Car il s’en passe de belles sous les plateaux. Ce rébus souterrain, nous en tracions la cartographie pour l’instituteur en pistant cette eau perdue du Doubs dans une zone humide à Arçon. L’histoire avait tant marqué nos aïeux qu’ils en parlaient encore dans les années 60. La vie souterraine de cette montagne avait été dévoilée par l’incendie d’une usine d’absinthe Pernod frappée un dimanche midi 11 août 1901 par la foudre. Menacées d’explosion, les cuves de la distillerie vidangées dans le Doubs avaient anisé, deux jours plus tard, la source de la Loue d’une teinte opalescente. Cet épisode de karstologie d’avant les colorants a fait soudainement parler les gouffres. Mon grand-père y avait vu des ancêtres s’en servir comme décharge d’animaux morts et n’était pas fier de la méprise des générations passées. Comme pour se faire pardonner, il ajoutait que certaines grottes avaient servi de cache pour les prêtres réfractaires pendant la Révolution et pour les maquis antinazis. Le Doubs entrait dans l’histoire par la lutte qu’il avait en mémoire depuis sa défaite humiliante face aux troupes de Louis XIV en 1674.

Proudhon dans les urnes. Car le Doubs – et le Comté, si l’on préfère – sont pour moi, plus une idée qu’un paysage. Un enterrement à Ornans ou les Paysans de Flagey rentrant de la foire de Courbet présentés comme des scènes de genre et des paysages de mon enfance sont surtout de violentes manifestations contre l’ordre pictural académique, et l’ordre en général. Quelques décennies après le scandale des toiles de Courbet, lorsqu’il est admis à l’Ecole normale supérieure, Pasteur reçoit de son père en guise de félicitations un (petit) fût de vin jaune d’Arbois accompagné d’une lettre : «N’oublie pas, mon fils, qu’il y a plus d’esprit dans ce tonneau que dans ton école.» Qui niera que dans les batailles scientifiques entreprises par Pasteur, son esprit n’ait pas été aiguisé par l’injonction paternelle ? Une idée, donc, de rébellion. Une contestation d’autant plus incompréhensible que dans cette «petite Vendée » bien rangée des archevêques sont nés à Besançon les pères du socialisme, Fourier et Proudhon contemporains de Victor Hugo lui aussi né au pied de la citadelle de Vauban. Ces révolutionnaires, rejoints par le grincheux Courbet, protestaient non pas contre «la propriété [qui aurait été] le vol» mais contre le pouvoir de quelques-uns sur tous les autres. Ils ont laissé des traces profondes dans la région : certes, plusieurs villages ont porté Jean-Luc Mélenchon en tête du premier tour de la dernière présidentielle, les mêmes se sont reportés sur les Verts qui ont arraché un siège au second tour des législatives. Dans la droite lignée du député Charles Beauquier, auteur de la première loi sur l’environnement votée en 1906.
Economie solidaire. Les hasards de la géographie du Doubs ont associé dans la même enveloppe administrative la principauté de Montbéliard, devenue française en 1793. Un «Peugeot-Land» qui arrose tout le territoire de ses vélos et autos. Cette énorme verrue industrielle née de dynasties protestantes très éduquées par une école obligatoire depuis le XVIe siècle n’a pas prospéré sur les mines de fer qui auraient permis aux premiers Peugeot de transformer un simple moulin familial en aciérie, mais par cet esprit d’entreprise qu’un paternalisme calviniste transforme habilement en bien commun comme les paysans le font dans les fromageries artisanales qu’on appelle ici fruitières. Très actives depuis le XIIIe siècle, elles reçurent ce 12 juillet Stéphane Le Foll dans mon village de Déservillers, trois cents habitants, qui fut la première fruitière à rassembler des communautés paysannes autour de la fabrication fromagère depuis 1273. Le premier rang de l’AOC française du Comté d’aujourd’hui vient du haut Moyen Age. On a souvent lié ce bel esprit d’entreprise aux rigueurs du climat rendant les paysans coopératifs dans l’adversité des hivers longs. Foutaises déterministes ! Lycéen à Besançon, j’appris des archives que je consultais pour concourir comme «jeune historien» que des chartes de commerce de la famille des Chalon avaient été retrouvées au British Museum de Londres. Cette puissante famille possédait sur les plateaux des relais contrôlant le trafic de sel entre le bas-plateau et la Suisse. A proximité d’une voie romaine qui fut active plus de mille ans, les Chalon distribuaient le sel aux fromagers qui trouvaient là leur martingale pour fabriquer des fromages, les affiner et les envoyer dans tout l’Empire et jusque dans les ports espagnols cherchant des denrées non périssables pour les marins au long cours. Le Doubs de Ledoux. (...) Suite à lire dans LIBERATION du 16 août

le 27 août, 2013
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